|
UN PEU D'HISTOIRE…
«
Un Chirurgien qui oserait suturer un cœur
perdrait le respect de ses Collègues.
»
(Théodore BILLROTH, Chirurgien français
de renom, en 1883).
Le cœur est
l’objet d’un paradoxe historique
: la chirurgie cardiaque n’a que cinquante
ans d’existence. Pourtant, les grands
cardiologues du XIXème et du XXème
siècle avaient bien décrit
les maladies cardiaques, notamment les maladies
congénitales et les maladies valvulaires
: les lésions anatomiques, leurs
symptômes, les signes recueillis à
l’examen clinique et à l’auscultation,
leur évolution, finalement contrôlée
à l’autopsie. Dans la même
période, même si les gestes
étaient moins élaborés
et les succès plus incertains, du
fait notamment de l’absence de l’anesthésie
– réanimation que nous connaissons
aujourd’hui, les chirurgiens exerçaient
leur art sur la plupart des organes sauf
sur le cœur. Pourtant, dès
1920, Alexis CARREL, Chirurgien lyonnais
qui deviendra américain, créait
les bases de la suture vasculaire et la
chirurgie cardiaque est essentiellement
une chirurgie de sutures.
Certes, en 1896,
REHN, Chirurgien à FRANCFORT, rapportait
le premier succès d’une suture
de plaie du ventricule droit. Alors que,
ironie du sort et leçon de modestie,
quelques mois auparavant, l’illustre
chirurgien anglais Sir Stephen PAGET avait
écrit : « la chirurgie du cœur
a probablement atteint les limites fixées
par la nature à toute la chirurgie
; aucune méthode nouvelle et aucune
découverte ne peut vaincre les difficultés
que présente une plaie du cœur.
Il est vrai que la suture du cœur a
été vaguement proposée
et a été faite sur l’animal,
mais je ne puis croire qu’elle ait
jamais été tentée en
pratique… ».
Ce respect obligé
du cœur relevait peut-être du
tabou vis-à-vis d’un organe
réputé être le siège
de l’âme et des sentiments.
Il procédait surtout de l’impossibilité
technique, pour les chirurgiens de l’époque,
d’aborder cet organe unique et vital,
parce qu’il bat et que ses cavités
et ses vaisseaux sont pleins de sang. C’est
pour cette raison que les premières
opérations significatives se firent
«autour » du cœur : en
1938, Robert GROSS (USA) réussit
la ligature d’un canal artériel
persistant de façon anormale après
la naissance, entre l’aorte et l’artère
pulmonaire. En 1944, Clarence CRAFOORD en
SUEDE effectua la première résection
d’une coarctation aortique (rétrécissement
congénital de l’aorte dans
son premier tiers, dans le thorax).
Un peu plus tard,
on s’attaquait un peu plus directement
au cœur pour les opérations
dites « à cœur fermé
», c’est-à-dire en le
laissant battre : cela concerne essentiellement
la dilatation de la valvule mitrale (entre
l’oreillette gauche et le ventricule
gauche) : après avoir ouvert le thorax,
le chirurgien introduisait un doigt par
l’oreillette gauche, tout en empêchant
l’hémorragie, pour aller ouvrir
les commissures de la valvule qui avaient
été soudées par le
rhumatisme articulaire aigu. Cette intervention
a été effectuée presque
simultanément aux Etats Unis par
Charles BAILEY et Dwight HARKEN, et en Angleterre
par Ussel BROCK, en 1948.
Cependant, dès
cette époque, on perçoit bien
que la chirurgie plus élaborée
des valvules cardiaques ou des malformations
congénitales, ne pourra se faire
qu’à « cœur ouvert
» et donc en arrêtant le cœur
et en le vidant de son sang. Cela impose
d’imaginer un appareillage qui permette
de supprimer la fonction pompe du cœur
et la fonction d’oxygénation
du poumon puisque ce dernier est court-circuité
lorsqu’on arrête le cœur.
C’est à ce concept que s’attaque,
dès 1930, un jeune assistant en chirurgie
de HARWARD, John GIBBON, marqué par
un événement dramatique :
il avait assisté impuissant au décès
d’une patiente récemment opérée
de la vésicule, victime dans les
suites d’une embolie pulmonaire massive
qui aurait nécessité que l’on
retirât le caillot de l’artère
pulmonaire. Dès lors, il n’aura
de cesse d’imaginer ce cœur –
poumon artificiel qu’il testera en
laboratoire sur des chats, puis sur des
chiens. Si la réalisation de la pompe
devant suppléer le cœur était
relativement aisée, c’est l’oxygénateur
devant remplacer le poumon, qui constituait
le principal obstacle à résoudre.
Finalement, le 6 mai 1953, GIBBON réussit,
sous circulation extra-corporelle (cœur
– poumon artificiel), à fermer
une communication anormale entre les deux
oreillettes chez une jeune fille de 18 ans.
Cependant, l’appareillage
était très compliqué
et les succès opératoires
relativement rares, conduisant la communauté
scientifique des Etats Unis à s’insurger
contre ces chirurgiens qui osaient implanter
des tuyaux d’arrosage sur leurs patients.
C’est pourquoi, l’année
suivante en 1954, Walton LILLEHEI, à
Minneapolis, tenta de simplifier la méthode
en remplaçant l’oxygénateur
artificiel, très complexe, par un
oxygénateur vivant, grâce à
la «circulation croisée ».
Celle-ci consistait, chez l’enfant
que l’on devait opérer, à
drainer le sang veineux vers les veines
de l’un de ses parents, avec un groupe
sanguin compatible. Le sang artériel
du parent était alors repris dans
l’artère fémorale et
poussé par une pompe dans l’aorte
de l’enfant, à la sortie du
cœur. L’organisme de l’enfant
étant oxygéné par le
poumon du parent, on pouvait alors arrêter
le cœur et le vider de son sang pour
pouvoir travailler à cœur ouvert.
Ainsi, furent réaliser les cinquante
premiers cas de chirurgie à cœur
ouvert, permettant de traiter des lésions
simples comme les communications entre les
oreillettes ou les ventricules, mais aussi
des malformations plus compliquées
chez les « enfants bleus » (tétralogie
de FALLOT).
Cette circulation
croisée remplaça alors la
chirurgie à cœur ouvert pratiquée
sous hypothermie. Dans cette technique,
le malade anesthésié était
plongé dans une baignoire d’eau
glacée. Lorsque sa température
atteignait 33°, il était placé
sur la table d’opération où
l’on pratiquait l’ouverture
du thorax, la fermeture temporaire des grosses
veines caves qui ramènent le sang
veineux au cœur droit. On pouvait alors
ouvrir l’oreillette droite et fermer
rapidement une communication anormale entre
les deux oreillettes, en moins de six minutes,
temps de privation d’oxygène
que pouvait supporter le cerveau à
33°. (Première réussite
en 1952 par John LEWIS à Minneapolis).
Cependant, la circulation
croisée mettait en danger, en même
temps que l’enfant opéré,
son père ou sa mère qui servait
d’oxygénateur. C’est
pourquoi, on en revint à l’idée
originale de GIBBON : la circulation extra-corporelle
totalement artificielle (CEC) et, en 1955,
LILLEHEI lui-même incorpora dans le
circuit, à la place du parent oxygénateur,
l’oxygénateur artificiel de
Richard DE WALL, de conception très
simplifiée et de plus grande sécurité.
La même année, à Paris,
DUBOST et SPROVIERI utilisaient pour la
première fois en France un appareillage
comparable. Ces nouveaux systèmes
de pompe-oxygénateur doivent être
considérés comme le véritable
père des appareils actuels de CEC.
C’est à
partir de cette époque que se développa,
de façon intensive, de part et d’autre
de l’Atlantique, la chirurgie des
malformations congénitales mais aussi
la chirurgie des maladies valvulaires, maladies
particulièrement abondantes en ces
temps où le rhumatisme articulaire
aigu sévissait à l’état
endémique. Tous les progrès
découlèrent alors de ce concept
original, comme par exemple la mise au point
en 1960, par Albert STARR, d’une prothèse
valvulaire.
En tout cas, l’appareil
de GIBBON peut être considéré
comme le père des appareils de CEC
que les chirurgiens continuent d’utiliser
cinquante ans après, avec évidemment
de nombreuses améliorations.
LES PRINCIPES
DE LA CIRCULATION EXTRACORPORELLE
C’est une technique
par laquelle la pompe cardiaque et l’échangeur
gazeux pulmonaire sont remplacés
temporairement par un système mécanique
relié au système vasculaire
du patient.
Le sang veineux est
collecté à son arrivée
au cœur dans l’oreillette droite,
puis il est dirigé, par simple gravité,
vers l’oxygénateur. Dans celui-ci,
il va subir les transferts gazeux (il s’enrichit
en oxygène (O2) et évacue
son gaz carbonique (CO2), acquérant
ainsi une composition analogue à
celle obtenue après le passage alvéolaire
dans le poumon. Ce sang artérialisé
est alors pris en charge par une pompe qui
le réinjecte dans l’aorte du
patient, au-delà du cœur .
Dans ce circuit, le sang peut également
subir des variations de température
grâce à un échangeur
thermique.
Nous allons envisager
plus en détail les composants principaux
de ce circuit, sachant qu’ils sont
réunis entre eux et au malade par
des tuyaux PVC.
1 - L'OXYGENATEUR
Il assure la fonction
d’oxygénation du cœur,
par deux mécanismes différents
qui nous permettent de distinguer :
a)Les oxygénateurs
à bulle ou « bulleurs »
: ils sont constitués par un récipient
recevant par gravité le sang veineux
du patient, dans lequel on fait arriver
un mélange d’O2 (97 %) et de
CO2 (3 %), sous forme de micro-bulles gazeuses
en contact direct avec le sang. Chacune
de ces bulles se comporte comme une véritable
alvéole pulmonaire, l’interface
entre le sang et le gaz représentant
la membrane alvéolo-capillaire du
poumon. Les échanges gazeux peuvent
alors se produire avec le globule rouge
et son hémoglobine, en fonction des
lois physiques qui régissent ce type
d’échanges : différence
de pression partielle des gaz entre les
deux milieux, débits relatifs du
gaz et du sang, enfin température
et pH.
Ce système
est très performant, avec un seul
inconvénient : le bullage traumatise
les cellules du sang et peut notamment détruire
un certain nombre de globules rouges (hémolyse).
b). C’est pourquoi
les oxygénateurs à
membrane
ont tendance à être utilisés
presque exclusivement : ici, le contact
entre le sang et le gaz s’effectue
par l’intermédiaire d’une
membrane artificielle semi-perméable,
assimilable à la membrane alvéolo-capillaire
du poumon. Au fur et à mesure où
le sang circule entre deux membranes, de
part et d’autre desquelles est envoyé
le mélange gazeux (O2 et CO2), le
sang s’enrichit en O2 et s’appauvrit
en CO2. A l’heure actuelle, les membranes
sont volontiers remplacées par une
multitude de tubes capillaires à
l’intérieur desquels on fait
circuler le sang et autour desquels on fait
circuler le gaz, ou inversement. L’encombrement
global de l’appareil est alors diminué
et l’efficacité de l’oxygénation
reste très importante, tout en entraînant
un traumatisme moindre que les bulles du
précédent système .
2 - LA POMPE
ARTERIELLE
Suppléant
le ventricule gauche pendant la période
de l’arrêt cardiaque, elle doit
assurer un débit et une pression
sanguine adaptés à la surface
corporelle du malade. Cette adaptation se
fait en faisant varier la vitesse de rotation
du moteur électrique qui l’anime,
le débit pour un adulte de taille
moyenne étant de l’ordre de
5 l/mn.
Son but est de permettre
la correction des lésions cardiaques, le
geste chirurgical étant autorisé par un
champs opératoire exsangue et immobile,
imposant l'arrêt des contractions cardiaques
et l'assèchement des cavités.
a). La pompe à
galets
Elle comporte un
élément fixe qui s’appelle
le stator, à l’intérieur
duquel tourne un axe horizontal ou rotor,
comportant à chacune de ses extrémités
un galet susceptible de tourner sur son
propre axe. Le tuyau de la ligne artérielle
passe entre rotor et stator où il
se fait écraser par le passage successif
des deux galets. Le débit obtenu
est en relation directe avec la vitesse
de rotation et le calibre de la tubulure.
C’est une pompe simple et donc fiable.
Ses inconvénients sont nombreux :
traumatisme par écrasement des cellules
du sang et indépendance totale vis-à-vis
de ce qui se passe en amont (la quantité
de sang dans l’oreillette droite)
et en aval (état de remplissage et
pression dans les vaisseaux sanguins du
patient). Le technicien responsable de l’appareil
ou perfusionniste doit donc adapter manuellement,
et à chaque instant, le débit
de la pompe en fonction du réservoir
d’amont et des résistances
d’aval. D’où la recherche
d’autres systèmes.
b). La pompe
péristaltique à étirement,
sans stator
Un excellent prototype
avait été produit par Rhône
Poulenc basé sur l’étirement
péristaltique de la tubulure. Ici,
les traumatismes sur les cellules sanguines
sont moindres, ce qui permet, si nécessaire,
une utilisation plus prolongée de
ce type de pompe. En l’absence de
politique commerciale, malheureusement ce
matériel n’existe plus. Cependant,
le principe en a été repris
dans la pompe AVCOR.
c). Les pompes
centrifuges non occlusives
Elles sont constituées
par un cône dont la base est animée
d’un mouvement de rotation, entraînant
un phénomène physique de VORTEX,
tout à fait comparable au phénomène
naturel du typhon, engendrant l’aspiration
centrale du sang. Ce système est
moins traumatisant que la pompe à
galets et, d’autre part, il s’adapte
au remplissage d’amont (précharge)
et d’aval (post-charge). Cet appareil,
dont le chef de file est la pompe BIOMEDICUS
(MEDTRONIC) est particulièrement
utile pour réaliser des assistances
circulatoire ou respiratoire prolongées.
3 - L'ECHANGEUR
THERMIQUE
Il permet de faire
varier la température du sang injecté
au malade et donc, finalement, de faire
varier la température centrale du
malade. Nous verrons plus loin à
quoi ces variations peuvent être utiles.
Pour refroidir ou réchauffer le
sang, un serpentin en métal contenant
du cuivre est aménagé, soit
autour de l’oxygénateur, soit
au centre de l’oxygénateur,
au contact du sang. Dans ce serpentin, on
peut faire circuler soit de l’eau
froide produite par une installation frigorifique,
soit de l’eau chaude produite par
une résistance électrique
et ainsi, faire varier la température
du sang injecté et du malade qui
le reçoit.
Ce système est performant et, si
dans la plupart des interventions on abaisse
la température du patient autour
de 33°, dans certaines interventions,
on l’abaisse jusqu’à
18° et on la remonte à 37°
en fin d’intervention.
LE DEROULEMENT
DE LA CEC
Pendant que l’on
endort le patient, le perfusionniste, responsable
de la CEC, connecte entre eux, par des tubes
de PVC, les divers composants : oxygénateur,
pompe artérielle, bloc thermique.
Lorsque l’ouverture
chirurgicale est réalisée,
par section longitudinale à la scie
du sternum et incision du péricarde,
le chirurgien connecte le circuit de CEC
au patient : la voie veineuse est implantée
dans l’oreillette droite pour conduire
le sang veineux vers l’oxygénateur
et la ligne artérielle de réinjection
du sang artérialisé est implantée
dans l’aorte ascendante, 5 à
6 cm après sa sortie du cœur.
A partir de là,
la CEC va se dérouler en trois phases
:
Phase de début :
L’ouverture de la ligne veineuse vidange
le sang de l’oreillette droite vers
l’oxygénateur et l’ensemble
du circuit qui a été préalablement
rempli par du sérum isotonique. A
ce stade, le cœur est toujours battant
et assure encore une partie de la circulation
sanguine qui, après une période
de 2 à 3 minutes, est ensuite assurée
par la pompe artificielle.
Phase d’état :
Le cœur est vide parce que la totalité
du sang veineux se draine vers l’oxygénateur.
La machine assure donc la totalité
du débit artériel chez le
patient. On arrête alors la ventilation
dans le poumon qui n’est plus irrigué.
Le cœur est alors isolé de l’aorte
et donc du circuit artificiel, en interposant
une pince appelée clamp, fermant
totalement l’aorte entre le cœur
et le site de réinjection aortique
de la pompe artificielle. Le cœur est
alors totalement exclu et la fonction d’oxygénation
et de circulation est assurée par
la machine cœur-poumon.
Pendant cette phase,
les objectifs à atteindre sont les
suivants : effectuer la réparation
chirurgicale pour laquelle on est venu,
tout en continuant d’assurant une
bonne perfusion, par l’aorte, de tous
les organes, excepté du cœur
qui n’est plus irrigué. Ce
dernier point pose problème : pendant
tout ce temps d’exclusion, on devra
assurer la protection du myocarde pour qu’il
ne soit pas détruit par un volumineux
infarctus, problème que nous envisagerons
plus loin.
La bonne perfusion
des autres organes est assurée par
le contrôle du bon fonctionnement
de la CEC. Le débit de perfusion
est surveillé en permanence sur un
débit-mètre, la pression artérielle
du patient est affichée, en temps
réel, sur un moniteur relié
à un capteur de pression lui-même
branché sur l’artère
radiale au poignet. L’objectif est
de maintenir une pression artérielle
autour de 80 mm Hg et un débit proche
du débit théorique du patient,
lui-même calculé à partir
de sa surface corporelle. Ces deux constantes
peuvent varier à tout instant, notamment
à cause de l’agression chirurgicale
qui peut produire un état de choc
responsable d’une constriction des
vaisseaux du patient et aussi en fonction
des drogues anesthésiques qui peuvent,
au contraire, provoquer une dilatation des
vaisseaux du patient, l’un et l’autre
modifiant ainsi la capacité du réseau.
Phase finale de CEC :
La correction cardiaque étant
terminée, le cœur est à
nouveau perfusé en enlevant le clamp
qui obstrue l'aorte en amont du site de
réinjection de la CEC. Les cavités
cardiaques doivent être alors purgées
de l’air qu’elles contiennent.
L’activité électrique
du cœur se réinstalle, spontanément
ou après un choc électrique.
Les contractions du cœur réapparaissent
mais elles sont encore inefficaces puisque
la totalité du sang s’en va
encore dans le circuit artificiel.
Progressivement,
on réduit le débit de la ligne
veineuse en direction de la CEC. Le cœur
se remplit ainsi progressivement et, au
fur et à mesure, le ventricule gauche
reprend en charge la circulation dans l’aorte
: on le voit sur la ligne de pression artérielle
où apparaissent des ondes dépassant
100 mm Hg à chaque contraction cardiaque.
Si le cœur a été bien
protégé pendant la période
où il n’était pas irrigué,
on assiste en deux à trois minutes,
à la prise en charge totale de la
circulation par le cœur et on peut
arrêter complètement la CEC.
Dans certains cas, le cœur est fatigué
et l’on doit prolonger pendant quelques
minutes encore l’assistance par la
CEC. Parfois encore, on a recours à
des médicaments qui augmentent la
force de contraction du ventricule.
Une fois la CEC arrêtée,
on déconnecte le circuit du patient
et on referme le foyer opératoire,
sur des drains.
Ainsi, la CEC, mise
au point dans les années 1950, a
été la première révolution
qui a permis de commencer vraiment la chirurgie
cardiaque puis de la développer.
Cependant, elle n’a pas résolu
tous les problèmes : ce circuit artificiel
constituait une certaine agression pour
l’organisme, agression qui a été
progressivement diminuée par les
évolutions technologiques, aboutissant
à des circuits plus réduits
et plus bio-compatibles. Le problème
majeur était surtout l’altération
du muscle cardiaque ou myocarde, dans la
mesure où il n’était
plus irrigué par du sang oxygéné
pendant le temps de réparation cardiaque.
Ce phénomène a été
longtemps responsable d’une importante
mortalité opératoire. C’est
une deuxième révolution, à
partir des années 1980, qui a modifié
radicalement le pronostic des opérations
cardiaques :
LA PROTECTION DU MYOCARDE :
Le myocarde, comme
tous les tissus de l’organisme, utilise
un combustible, dans deux buts : d’abord
maintenir en vie les cellules qui le composent
et ensuite, permettre au muscle de se contracter,
avec une activité électrique
(électrocardiogramme) et une activité
mécanique de pompe : ce combustible,
en première approximation, est constitué
par l’oxygène véhiculé
par le sang des artères. Pour maintenir
la survie cellulaire, 5 % seulement de la
consommation d’oxygène est
nécessaire. Et on ne pourra jamais
descendre au-dessous de ce seuil. C’est
dire que 95 % de la consommation d’oxygène
du myocarde est utilisé pour l’activité
électrique et mécanique du
cœur. C’est dire aussi que si
l’on arrête l’activité
électrique et l’activité
mécanique du cœur, on économisera
95 % des besoins en oxygène de ce
muscle.
C’est là le principe fondamental
de la préservation du myocarde :
si l’on n’apporte plus de sang
oxygéné au cœur (un clamp
a été mis sur l’aorte
entre le cœur et le site de réinjection
de la CEC), il faut arrêter l’activité
électrique et mécanique du
cœur de façon à diminuer
de 95 % ses besoins en oxygène. Plusieurs
moyens ont été utilisés
historiquement pour obtenir ce résultat.
L’hypothermie :
FRESENIUS avait montré,
en laboratoire, qu’en abaissant la
température du cœur à
15°, on diminuait de 95 % ses besoins
en oxygène. Dans les premières
années de la chirurgie cardiaque,
on chercha donc à abaisser la température
de tout l’organisme entre 25°
et 30°, au début en immergeant
le patient dans une baignoire d’eau
glacée. Plus tard, grâce à
l’échangeur thermique branché
sur le circuit de CEC, on abaissa la température
du patient en refroidissant le sang qui
lui était injecté. Cependant,
comme nous l’avons dit, à cette
température, les besoins du cœur
en oxygène restaient encore élevés,
ce qui entraînait une altération
du myocarde et donc un mauvais résultat
de la chirurgie.
C’est pourquoi,
dans les années 1980, on tenta d’abaisser
plus profondément la température
du myocarde lui-même : après
la mise en place du clamp sur l’aorte
(exclusion du cœur de la circulation
artérielle), on perfusait du sérum
glacé dans les artères coronaires
,
descendant la température du myocarde
à 8°. A ce stade, l’activité
électrique et mécanique du
cœur était arrêtée
et les besoins en oxygène limités
aux 5 % nécessaires à la survie
des cellules. Cependant, au cours de l’opération,
la chaleur ambiante et celle des lampes
opératoires, avait tendance à
faire remonter cette température.
Deux moyens étaient alors utilisés
pour combattre cet inconvénient :
réinjecter périodiquement
du sérum glacé dans les coronaires
et remplir le sac péricardique qui
entoure le cœur avec du sérum
glacé ou de la glace pilée
stérile. Cette méthode a été
très longtemps utilisée et
l’est encore de nos jours. En pratique,
dès que la CEC est mise en route,
on induit un refroidissement de l’ensemble
de l’organisme jusqu’à
32° ou 33° grâce à
l’échangeur thermique. Dès
que le clamp est posé sur l’aorte,
on injecte dans les artères coronaires
environ 1 litre de sérum glacé
en deux à trois minutes : on voit
les contractions du cœur cesser, puis
l’activité électrique
s’arrêter, l’électrocardiogramme
devenant plat. En même temps, le péricarde
est rempli de glace.
Cette méthode
s’est révélée
très efficace et a fait considérablement
reculer la mortalité opératoire
et les complications postopératoires.
Cependant, l’hypothermie
a des effets néfastes, notamment
sur le cœur où la température
est abaissée aux alentours de 8°.
Elle peut provoquer des lésions cellulaires
et, tout au moins, provoquer au cours du
réchauffement un phénomène
d’œdème des cellules cardiaques
qui, temporairement, gênera le bon
fonctionnement du cœur. C’est
ainsi que l’arrêt de la CEC,
en fin d’intervention, peut s’avérer
difficile ou que le fonctionnement cardiaque
peut être moins bon dans les heures
qui suivent l’opération. D’où
la recherche d’autres méthodes.
L'hyperkaliémie (saturation de
la circulation du cœur en ions potassium
ou K) :
Par des phénomènes
physiologiques que nous ne développerons
pas, l’ion potassium ou K est capable
d’arrêter le fonctionnement
des cellules du cœur : arrêt
de l’activité mécanique
et arrêt de l’activité
électrique. D’où l’idée
de saturer la circulation coronaire avec
du potassium.
En pratique,
dès que l’on a mis en place
le clamp sur l’aorte, on perfuse dans
les artères coronaires du sang normothermique
(température normale à 37°)
provenant du circuit artificiel et donc
du patient, tout en l’enrichissant
fortement en potassium. En deux à
trois minutes, on voit les contractions
du cœur s’arrêter puis
l’activité électrique
cesser (électrocardiogramme plat
sur le moniteur), ce qui nous conduit à
l’état souhaité de diminution
des besoins en oxygène et donc de
protection du myocarde. Cependant, le potassium
a tendance à se diluer dans la circulation
générale, imposant une réinjection
de sang normothermique hyperkaliémique
toutes les 10 à 15 minutes alors
que, dans le cas de l’hypothermie,
la réinjection n’était
nécessaire que toutes les 40 mn.
C’est le seul inconvénient
de cette méthode et il n’est
pas très important puisque, à
chaque réinjection, il n’entraîne
qu’une perte de temps de 2 minutes.
Actuellement, la
tendance générale de beaucoup
d’équipes est d’utiliser,
pour protéger le myocarde, cette
méthode du sang normothermique hyperkaliémique.
Et les résultats des opérations
cardiaques en sont nettement améliorées.
Ainsi, autorisée
par la mise au point de la CEC, la chirurgie
cardiaque a vu son pronostic opératoire
amélioré dans les années
1980 par l’hypothermie et encore amélioré,
dans les années 1990, par l’hyperkaliémie
en normothermie.
Et pourtant, cinquante
ans après, on se demande si certaines
interventions de chirurgie cardiaque ne
peuvent pas se faire sans l’aide de
la CEC. Effectivement, ce qui était
impossible en 1950… le devient en
2000 ! |