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Recommandations de la Société française de cardiologie concernant les indications et la surveillance du traitement anticoagulant oral

Les recommandations suivantes sont indicatives et provisoires. Dans la mesure du possible, les niveaux de preuve sur lesquels elles sont fondées et le degré de validité des recommandations ont été indiquées, en utilisant la classification décrite par Cook et coll. [1] (Annexe).

PRINCIPES ET MODALITÉS D'UTILISATION

Bases pharmacologiques

Le traitement anticoagulant oral vise, en entraînant une hypocoagulabilité adéquate, à s'opposer au développement des thromboses et au risque thrombo-embolique en général, sans provoquer d'hémorragie. Les antivitamines K (AVK), produits de synthèse actifs par voie orale, sont à l'heure actuelle les médicaments les plus efficaces pour réaliser au long cours cette prévention, du moins dans la plupart des indications. Ils inhibent la carboxylation des facteurs II, VII, IX et X et des protéines C et S. La diminution des facteurs de la coagulation vitamine K-dépendants est fonction de leur demi-vie d'élimination, les facteurs à demi-vie la plus courte disparaissent les premiers (notamment les facteurs VII et IX).

Indications et contre-indications générales

Avant d'entreprendre un traitement par les antivitamines K, il faut :

  • rechercher l'existence d'une contre-indication : altération de l'hémostase, maladie hémorragique ou hémorragipare, ulcère digestif récent ou en poussée, accident vasculaire cérébral récent, hypertension artérielle sévère non contrôlée, ou toute affection comportant un risque hémorragique potentiellement vital ;
  • être certain de l'existence d'un risque important de thrombose et de la possibilité, si nécessaire, de prolonger le traitement à moyen ou long terme.

Modalités du traitement

Il est déconseillé d'utiliser une dose de charge : celle-ci peut être dangereuse en cas de sensibilité individuelle aux antivitamines K, et peut entraîner une augmentation transitoire du risque thrombo-embolique par baisse précoce et importante de la protéine C, précédant celle des facteurs de la coagulation, ce qui rend difficile la détermination rapide de la dose réellement efficace [2]. En cas de relais héparine-antivitamine K, il faut savoir que l'héparine diminue souvent le taux d'antithrombine III dans le sang (effet qui pendant le traitement héparinique est largement contrebalancé par l'action antithrombine de l'héparine) et que de ce fait, le plasma peut devenir hypercoagulable pendant les trois jours qui suivent l'arrêt de l'héparine [3]. De plus, la baisse du taux des protéines C et S, anticoagulants naturels, entraînée par la warfarine, alors que les facteurs X, IX et II sont encore proches de leur niveau normal, est un argument supplémentaire pour un chevauchement des deux traitements, héparine et antivitamine K. Dans une situation de relais, le traitement héparinique est à maintenir le temps nécessaire pour que le traitement par les antivitamines K devienne efficace, c'est-à-dire après l'obtention d'un INR (International Normalized Ratio) cible pendant deux jours consécutifs afin d'assurer l'inhibition de tous les facteurs.

On tiendra compte des traitements associés qui peuvent modifier l'action des antivitamines K [4], soit en potentialisant, soit en inhibant leur action (tableaux I et II). Indépendamment de toute compétition, l'association de certains médicaments peut être dangereuse, car ils inhibent les fonctions plaquettaires et augmentent le risque hémorragique (aspirine, ticlopidine, anti-inflammatoires non stéroïdiens) [4, 5] et doivent donc être maniés avec une grande prudence. Néanmoins, dans certains cas à haut risque de thrombose, l'association antivitamine K-aspirine peut être légitime [6].

Choix d'une molécule

Le choix de l'antivitamine K est fonction de son délai et de sa durée d'action. Afin d'assurer l'hypocoagulabilité la plus stable, les antivitamines K de demi-vie longue ou intermédiaire paraissent préférables, mais leur supériorité clinique n'est pas démontrée. Les antivitamines K à demi-vie courte, s'ils sont choisis, doivent être administrés en deux prises quotidiennes.

Surveillance par l'INR

Le traitement doit être surveillé par l'INR, c'est-à-dire par le temps de prothrombine (temps de Quick) corrigé en fonction de la sensibilité de la thromboplastine utilisée par le laboratoire. Les discordances provenant de l'utilisation de réactifs différents sont ainsi supprimées. Cette standardisation est indispensable pour d'évidentes raisons : pratiques (mobilité des malades) et théoriques (nécessité d'une standardisation internationale afin de rendre les résultats des études interprétables, quelle que soit leur provenance [7]. Les résultats des dosages successifs d'INR doivent être consignés régulièrement sur un carnet de traitement anticoagulant. Dans la plupart des cas, la zone thérapeutique se situe pour l'INR entre 2 et 3 [8-10], sauf dans certaines situations à risque thrombo-embolique élevé, où une fourchette de 3 à 4,5 peut être requise.

La périodicité des contrôles est fonction de l'intensité de l'anticoagulation recherchée, de la stabilité de l'effet observé chez un patient donné, et du risque hémorragique. Il faut souligner la nécessité de contrôles particulièrement vigilants chez les porteurs de prothèses valvulaires mécaniques.

Avec les antivitamines K de demi-vie longue (Préviscan, Apegmone, Coumadine), le médicament est donné en une seule prise (de préférence le soir au moment où sera connu le résultat de l'INR du matin, ce qui permet de modifier éventuellement la dose sans délai). Avec les antivitamines K de demi-vie moins longue(Sintrom), deux prises quotidiennes sont recommandées, une le matin, l'autre le soir. Chez les sujet de plus de 65 ans, la dose efficace est habituellement 30 % plus faible que celle de l'adulte jeune. Les résultats des contrôles réguliers doivent être interprétés en tenant compte de la posologie utilisée les jours précédents, et pas seulement la veille. Tout changement de posologie doit être suivi à brève échéance (3 à 7 jours) d'un contrôle de l'INR. De même, toute modification des médicaments associés aux antivitamines K doit être suivie d'un contrôle de l'INR. Il est de bonne règle de vérifier de temps à autre le capital globulaire du patient afin de dépister le plus tôt possible un saignement occulte.

Conduite à tenir en cas d'hypocoagulabilité excessive ou d'hémorragie

Si l'INR s'élève au-dessus de 4,5, le traitement doit être suspendu 24 heures en moyenne et les doses quotidiennes diminuées lors de la reprise. Le traitement des accidents hémorragiques est avant tout préventif. En cas d'hémorragie grave nécessitant une correction urgente de l'hémostase, il faut injecter la fraction PPSB du plasma, qui apporte les produits de la coagulation déprimés par les antivitamines K. Lorsque la correction n'est pas aussi urgente (surdosage asymptomatique), la vitamine K1 est le traitement logique. Elle doit n'être utilisée qu'à très faible dose (1 à 2 mg, pouvant aller jusqu'à 10 mg par voie orale, sous-cutanée ou intraveineuse) et sous surveillance biologique stricte. Elle permet de corriger la dépression excessive des facteurs de coagulation mais l'effet n'est pas immédiat et elle peut rendre le malade réfractaire secondairement à l'action des antivitamines K, et ce de façon prolongée.

MALADIE VEINEUSE THROMBO-EMBOLIQUE

Thromboses veineuses profondes et embolies pulmonaires

Prophylaxie
Les antivitamines K sont efficaces dans la prévention primaire et secondaire des thromboses veineuses profondes. En prévention primaire, un traitement par antivitamines K débuté avant une intervention de chirurgie orthopédique prévient les accidents thrombo-emboliques mais avec un risque de saignement périopératoire accru [11]. Cependant, l'utilisation des antivitamines K dans ce contexte est beaucoup moins facile que celle de l'héparine non fractionnée et des héparines de bas poids moléculaire, et pour cette raison, les antivitamines K ne sont pas habituellement utilisées. En revanche, les antivitamines K peuvent être utilisées dans la prévention des thromboses veineuses profondes et de leurs récidives chez les patients non-candidats à une intervention chirurgicale.

Traitement curatif
Dans le traitement des thromboses veineuses profondes constituées et des embolies pulmonaires, l'héparine est le traitement initial. Il doit être suivi d'un traitement prolongé par les antivitamines K : les études de Hull et coll. [12] et Lagerstedt et coll. [13] ont démontré la nécessité d'une anticoagulation prolongée au-delà des premiers jours, une anticoagulation trop brève se compliquant de récidives d'événements thrombo-emboliques dans 29 à 47 % des cas.

Relais héparine-antivitamines K
Il est donc établi qu'un relais par antivitamines K est indispensable après les premiers jours de traitement par héparine. Ce relais doit être précoce : le début simultané de l'héparine et des antivitamines K est souhaitable. Cette recommandation, fondée sur des études de niveau 1 [13-16] comporte 3 avantages essentiels :

  • un chevauchement plus long entre les 2 traitements qui permet une baisse de tous les cofacteurs vitamine K-dépendants dont la cinétique de décroissance n'est pas uniforme ;
  • une moindre durée du traitement par l'héparine, avec le corollaire d'une moindre incidence de thrombopénies induites par l'héparine ;
  • une durée d'hospitalisation plus courte.

Néanmoins, dans le cas de thromboses massives ilio-fémorales, il peut être licite de débuter le relais par antivitamines K plus tardivement.

Durée du traitement
La durée optimale du traitement reste une question débattue. Plusieurs études ont comparé des durées de traitement différentes sans qu'une durée optimale soit clairement établie [17-22]. Vraisemblablement du fait de l'hétérogénéité du risque de récidive en fonction du terrain et des circonstances causales. Les conférences de consensus, se fondant sur trois études de niveau I [20-22], qui démontrent une efficacité accrue d'un traitement prolongé (3 à 6 mois) par rapport à un traitement court (4 à 6 semaines) recommandent de traiter pendant au moins 3 à 6 mois tout premier accident thrombo-embolique veineux. Il faut néanmoins souligner que chez les patients à faible risque (thromboses veineuses postopératoires), lorsque les circonstances favorisantes ont disparu, un traitement bref de 4 à 6 semaines était aussi efficace qu'un traitement plus prolongé.

Une étude multicentrique randomisée récente [23] a démontré qu'en cas de récidive de thrombose veineuse profonde ou d'embolie pulmonaire, un traitement par antivitamines K de durée indéfinie permettait une prévention nettement plus efficace des récidives à long terme (2,6 contre 20,7 % après 4 ans) qu'un traitement de 6 mois, au prix d'une élévation modérée du risque hémorragique.

Il est recommandé de traiter de façon indéfinie les patients ayant des récidives prouvées d'accidents thrombo-emboliques veineux , les patients ayant une déficience en protéine C ou S, une déficience en antithrombine III et ceux atteints d'un cancer (recommandation de grade C, niveau d'évidence IV) [24].

Dans le cas d'un syndrome des antiphospholipides, un traitement par antivitamines K de durée indéfinie visant un INR supérieur à 3 est indiqué car plus efficace qu'une anticoagulation moins intense (recommandation de grade C, niveau d'évidence IV).

Dans le cadre d'une résistance à la protéine C activée, il n'y a pas encore de réponse argumentée, mais la tendance est de traiter de façon indéfinie.

Un problème délicat reste celui des thromboses veineuses profondes et embolies pulmonaires « idiopathiques » pour lesquelles deux attitudes sont possibles : traiter à vie (puisque la cause potentielle n'a pas été trouvée et a donc toutes les chances de persister), ou se contenter de 3 mois d'antivitamines K, en arguant de l'absence de cause identifiée.

En conclusion, on peut résumer les recommandations sur la durée du traitement de la façon suivante :

  • en cas de risque faible (thrombose veineuse distale postopératoire, disparition des circonstances favorisantes) : durée de 4 à 6 semaines ;
  • en cas de risque intermédiaire (thrombose proximale ou embolie, persistance de facteurs favorisants) : durée de 3 à 6 mois ;
  • en cas de risque élevé (anomalie de l'hémostase, récidive prouvée) : durée indéfinie.

Risques du traitement et de son arrêt
Lorsque l'INR est maintenu entre 2 et 3, le risque de récidive est de l'ordre de 3 à 5 % [25] avec une incidence d'accidents hémorragiques sévères (qui est très dépendante des définitions utilisées) de l'ordre de 4 à 6 % [26]. Lorsque le traitement anticoagulant est arrêté après 3 mois, le risque de récurrence se situe entre 6 et 10 % dans les 12 mois suivants [22, 25].

L'INR cible doit être compris entre 2 et 3. L'étude de Hull et coll. [27] a démontré qu'une anticoagulation dont la cible était un INR entre 2 et 2,5 était aussi efficace qu'une anticoagulation avec un INR compris entre 2,5 et 4,5, et entraînait beaucoup moins de complications hémorragiques (4,2 contre 22,4 %).

TRAITEMENT ANTICOAGULANT ET VALVULOPATHIES

Parmi l'ensemble des cardiopathies, les valvulopathies, notamment mitrales sont celles qui se compliquent le plus volontiers d'accidents thrombo-emboliques. Malgré l'absence d'études randomisées, le traitement anticoagulant a fait la preuve d'une efficacité certaine mais non absolue (études de niveau III, IV et V, recommandations de grade C). Par contre, l'intensité souhaitable de l'anticoagulation et l'intérêt éventuel des anti-agrégeants plaquettaires n'ont pas été étudiés et les recommandations que l'on peut formuler sont entachées d'empirisme [28-30].

Rétrécissement mitral

Le taux actuariel d'accidents thrombo-emboliques dans l'histoire naturelle de la sténose mitrale est compris entre 1,5 et 4,7 %/années-patient [31, 32]. L'âge, la fibrillation auriculaire, le degré de dilatation auriculaire gauche, les antécédents d'accident thrombo-embolique, la présence d'une thrombose atriale ou auriculaire gauche ou d'un contraste spontané décelé en échographie transœsophagienne et le caractère serré de la sténose mitrale favorisent la survenue des embolies [33-42]. L'efficacité du traitement anticoagulant a été affirmée dans trois études de niveau IV [31, 43, 44]. En pratique, un traitement par les antivitamines K est recommandé chez les patients en fibrillation auriculaire et chez les patients en rythme sinusal ayant un ou plusieurs des facteurs de risque embolique suivants : diamètre de l'oreillette gauche supérieur à 50 mm, présence d'un thrombus ou d'un contraste spontané dans l'oreillette ou l'auricule gauche, sténose mitrale serrée, ou enfin un antécédent d'accident thrombo-embolique. Le choix entre une anticoagulation modérée (INR 2-3) ou plus forte (INR 3 à 4,5) reste empirique. La commissurotomie (chirurgicale ou percutanée) qui fait régresser le contraste spontané chez les patients en rythme sinusal, fait partie du traitement préventif des complications thromboliques du rétrécissement mitral serré [40]. Chez les patients traités par antivitamines K après un accident embolique, une récidive embolique sous traitement bien conduit doit conduire à adjoindre au traitement par antivitamines K un anti-agrégeant plaquettaire, de préférence l'aspirine à la dose de 100 mg/j.

Insuffisance mitrale

La fréquence des complications emboliques apparaît moins grande dans l'insuffisance que dans la sténose mitrale [28, 29]. Les facteurs favorisants sont identiques à ceux décrits pour le rétrécissement mitral, auxquels il faut ajouter la présence d'une dysfonction ventriculaire gauche. Les indications du traitement anticoagulant (INR 2-3) sont les mêmes (présence d'une fibrillation auriculaire ou d'un des facteurs de risque sus-cités).

Prolapsus valvulaire mitral

L'incidence des complications thrombo-emboliques apparaît faible, inférieure à 0,02 % années-patient [45]. Le point de départ des embolies, en dehors des troubles du rythme auriculaire, est constitué par des dépôts fibrino-plaquettaires au niveau des zones lésées situées à la jonction entre la valvule mitrale prolabée et l'endocarde auriculaire [46] ce qui explique la petite taille des embolies. Bien qu'aucune étude ne soit disponible, aucun traitement n'apparaît souhaitable chez les patients ayant un prolapsus valvulaire mitral asymptomatique. À l'inverse, la survenue d'un accident embolique impose dans un premier temps de rechercher un trouble du rythme auriculaire ou une endocardite infectieuse et d'éliminer une cause associée d'embolie. Si l'enquête est négative, la mise en route d'un traitement antiagrégeant par l'aspirine (100 à 300 mg/j) apparaît logique. Une récidive embolique sous aspirine doit conduire à la mise sous antivitamines K à doses modérées (INR 2-3).

Valvulopathies aortiques

Les accidents thrombo-emboliques sont beaucoup moins fréquents dans les valvulopathies aortiques que dans les valvulopathies mitrales. Ils sont habituellement en rapport avec la présence d'autres facteurs de risque tels que valvulopathie mitrale associée, fibrillation auriculaire, endocardite infectieuse, ou dysfonction ventriculaire gauche. Aucun traitement anti-thrombosant n'apparaît souhaitable dans les valvulopathies non compliquées. Un traitement anticoagulant est par contre justifié en cas de fibrillation auriculaire ou d'antécédent d'accident thrombo-embolique (INR 2-3).

Endocardite infectieuse

Les complications thrombo-emboliques sont favorisées par le germe en cause (gram-négatif, staphylocoque, endocardite fungique) [47], le siège mitral de l'endocardite [48, 49], la présence, la taille et la mobilité des végétations [50, 51] et la survenue d'un premier épisode embolique [23, 24]. À l'inverse de l'antibiothérapie, les anticoagulants ne diminuent pas le taux de survenue des complications emboliques dans l'endocardite infectieuse sur valve native mais semblent au contraire majorer le risque de complications vasculaires cérébrales hémorragiques [52-54].

L'endocardite en elle-même ne justifie pas la mise en œuvre d'un traitement antithrombosant. À l'inverse, si ce traitement est justifié par la valvulopathie sous jacente, ce traitement doit être poursuivi en remplaçant les antivitamines K par de l'héparine beaucoup plus maniable dans ce contexte. Ainsi, comme le souligne le consensus européen récent [30], les indications du traitement anticoagulant dans l'endocardite infectieuse ne diffèrent pas de celles liées à la maladie valvulaire ou à la prothèse valvulaire initialement en cause. Les interventions chirurgicales plus précoces pourront probablement diminuer le taux de complications thrombo-emboliques [55].

TRAITEMENT ANTICOAGULANT ET PROTHESES VALVULAIRES CARDIAQUES

Les accidents thrombo-emboliques et les hémorragies représentent les principales complications de l'évolution à long terme des patients ayant subi un remplacement valvulaire par une prothèse mécanique [56-58].

Incidence des accidents thrombo-emboliques

Quatre types de facteurs influencent l'incidence des complications thrombo-emboliques chez les porteurs de prothèses valvulaires rapportée dans la littérature.

Facteurs méthodologiques
Ils sont en partie responsables de la grande hétérogénéité des données disponibles dans la littérature. Ils regroupent :

  • l'hétérogénéité dans la définition des accidents thrombo-emboliques qui a conduit à la diffusion de recommandations par les sociétés de chirurgie thoracique américaines [59]. Ces recommandations cependant ont fait l'objet de critiques [60] ;
  • certains facteurs de sous-estimation du risque, tels que : mode de recueil des données imparfait (plus de 50 % des embolies entraînent des manifestations transitoires, généralement méconnues dans les séries où le suivi est effectué à l'aide de questionnaires [61]) ; absence de prise en compte de certains infarctus du myocarde ou de certaines morts subites, pourtant probablement liés à des phénomènes emboliques ; survenue d'accidents silencieux qui apparaissent fréquents [62, 63] ;
  • une surestimation du risque tenant au fait que tout épisode neurologique est rattaché à la prothèse sauf en présence d'une autre cause dûment authentifiée, ce qui est rarement le cas ;
  • la durée du suivi : l'incidence des embolies étant plus grande dans les premiers mois suivant le remplacement valvulaire [64], les taux linéarisés sont plus élevés dans les séries où la durée moyenne du suivi est plus courte que dans celles où elle est plus prolongée ;
  • le mode d'expression du niveau d'anticoagulation : l'usage de l'INR a été introduit depuis moins de 10 ans et sa pratique n'est pas encore généralisée [65] ce qui rend difficiles les comparaisons entre études. De plus, un grand nombre d'études ne mentionnent que le degré d'anticoagulation souhaité et non celui réellement obtenu.

Facteurs liés au patient
Ils regroupent les facteurs favorisant la survenue d'un accident vasculaire cérébral [66] et les facteurs favorisant la survenue d'accidents emboliques d'origine cardiaque, dominés par la fibrillation auriculaire, l'importance de la dilatation auriculaire gauche, l'existence d'une dysfonction ventriculaire gauche sévère et les antécédents d'accidents thrombo-emboliques [67].

Facteurs liés à la prothèse
Peu d'études randomisées ont été effectuées pour comparer les résultats à long terme fournis par l'utilisation comparée de deux types de prothèses [68-72]. Il paraît néanmoins que les accidents thrombo-emboliques sont plus fréquents après remplacement valvulaire mitral et en cas d'utilisation d'une prothèse mécanique surtout à bille. Le taux de thrombose des prothèses à disque en position mitrale est également élevé. Les prothèses à ailettes semblent les moins thrombogènes mais toutes les prothèses de ce type ne sont pas équivalentes.

Modalités du traitement antithrombosant
Un traitement anticoagulant apparaît indispensable après un remplacement valvulaire par une prothèse mécanique. Dans une méta-analyse récente, Cannegieter et coll. [73] notaient que, par rapport au traitement anticoagulant conventionnel, le risque d'accident thrombo-embolique était multiplié par 5,6 chez les patients ne recevant aucun traitement et par 4,8 chez ceux traités par antiagrégeants plaquettaires (étude de niveau III).

L'intensité souhaitable de l'anticoagulation reste par contre discutée. Dans deux études rétrospectives, Butchart et coll. (étude de niveau IV) et Horstkotte et coll. (étude de niveau III), ont conclu à la possibilité d'une anticoagulation modérée après remplacement par une prothèse de Medtronic-Hall [74], ou de Saint-Jude [75]. De même, dans une compilation de la littérature [76], qui a conduit aux recommandations récentes de l'American College of Chest Physicians [77] (étude de niveau III), Stein et coll. concluent qu'un INR compris entre 2,5 et 3,5 est celui qui offre le meilleur rapport efficacité/sécurité après remplacement par une prothèse à disque ou à ailettes. À l'inverse, dans une étude rétrospective incorporant des prothèses de tout type (mais essentiellement à disque), Cannegieter et coll. conseillent une fourchette thérapeutique plus élevée (INR compris entre 3 et 4), mais l'analyse des sous-groupes de patients de cette étude montre qu'une anticoagulation plus modérée (INR compris entre 2 et 3) est suffisante chez des patients de moins de 50 ans, chez ceux ayant eu un remplacement valvulaire aortique ou porteurs d'une prothèse à ailettes ([78] étude de niveau III).

Quatre études prospectives randomisées comparant deux niveaux d'anticoagulation sont actuellement disponibles dans la littérature. Turpie et coll. [79] : étude de niveau I) ont montré qu'une anticoagulation modérée (avec un INR compris entre 2 et 2,25) était suffisante dans les trois mois suivant l'implantation d'une bioprothèse. Saour et coll. [80], (étude de niveau II), dans une étude ayant inclus des patients avec 5 types de prothèses mécaniques, n'ont observé aucune différence dans l'incidence des complications thrombo-emboliques, entre les patients ayant une anticoagulation modérée (INR moyen de 2,65) et ceux ayant une anticoagulation très forte (INR moyen de 9). Le taux de complications hémorragiques était significativement plus faible dans le groupe recevant un traitement anticoagulant moindre. Des conclusions similaires ont été fournies par Altman et coll. [81] : étude de niveau II) dans une série de 99 patients suivis pendant un an après remplacement valvulaire par une prothèse mécanique de Bicer. Chez ces patients, qui recevaient de manière concomitante un traitement comportant 150 mg de dipyridamole et 600 mg d'aspirine, le taux de complications emboliques n'était pas différent, mais l'incidence des hémorragies était réduite avec une anticoagulation modérée (INR compris entre 2 et 2,99) par rapport à une anticoagulation plus forte (INR compris entre 3 et 4,5). Enfin, l'étude AREVA ([63] : étude de niveau I) a montré que l'on pouvait se contenter d'une anticoagulation modérée (INR de 2 à 3) après remplacement valvulaire aortique par une prothèse de St-Jude ou une prothèse Omnicarbone chez les patients en rythme sinusal sans dilatation de l'oreillette gauche et sans autre facteur de risque embolique.

Recommandations

Ainsi que l'a recommandé le groupe de travail européen sur les valvulopathies [82], il est souhaitable d'adapter le niveau d'anticoagulation au type de prothèse et au risque individuel. Nous proposons les recommandations suivantes :

- une anticoagulation avec un INR compris entre 3 et 4,5 est préconisée pour :

  • les prothèses mécaniques en position mitrale, quelle que soit la prothèse ;
  • les prothèses mécaniques aortiques de première génération (Starr-Edwards, Björk-Shiley standard, Omniscience) ;
  • les prothèses mécaniques aortiques chez des patients ayant des facteurs de risque embolique (antécédent d'accident thrombo-embolique, fibrillation auriculaire, dilatation cavitaire marquée, dysfonction ventriculaire gauche sévère).

- une anticoagulation modérée avec un INR compris entre 2 et 3 est préconisée pour :

  • les prothèses mécaniques aortiques de deuxième génération (telles que les valves à ailettes ou la Björk-Monostrut) sans facteur de risque thrombo-embolique supplémentaire associé ;
  • les prothèses biologiques : le traitement est à maintenir durant les trois premiers mois postopératoires chez les patients indemnes de facteur de risque embolique surajouté, et à poursuivre indéfiniment chez les autres, notamment en cas de fibrillation auriculaire.

Compte tenu du risque accru d'événement thrombo-embolique dans les premières semaines suivant un remplacement valvulaire, il semble judicieux de se situer initialement à la partie haute des fourchettes thérapeutiques définies ci-dessus. L'adjonction de 100 mg d'aspirine préconisée par Turpie et coll. ([83], étude de niveau I), semble devoir être réservée aux patients ayant une atteinte artérielle, notamment coronaire, associée ou ayant présenté un accident thrombo-embolique sous traitement anticoagulant isolé bien adapté. L'adjonction de dipyridamole (400 mg/j constitue une alternative thérapeutique ([84] étude de niveau II).

En cas d'intervention chirurgicale extracardiaque chez un porteur de prothèse valvulaire devant recevoir un traitement par antivitamines K, il est recommandé, malgré l'absence d'étude portant spécifiquement sur ce point, de relayer le traitement anticoagulant oral par une héparinothérapie efficace et de reprendre le traitement par voie orale précocement après l'intervention, si possible le lendemain.

En cas d'extraction dentaire, l'INR devrait être ajusté entre 2 et 2,5 de façon à réduire le risque de saignement. Dans la plupart des cas, l'anticoagulation orale peut être reprise à dose habituelle le jour même sans traitement intérimaire par héparine.

TRAITEMENT ANTICOAGULANT ET FIBRILLATION AURICULAIRE

Risque thrombo-embolique de la fibrillation auriculaire

La prévalence de la fibrillation auriculaire (FA) augmente avec l'âge (environ : 0,2 % entre 25 et 34 ans, 3 % entre 55 et 64 ans, 15 % après 75 ans). Elle constitue l'état cardiaque qui prédispose le plus aux embolies systémiques, parmi lesquelles les embolies cérébrales sont les plus graves et les plus fréquentes. L'incidence annuelle actuelle des complications thrombo-emboliques dans les fibrillations auriculaires non valvulaires, sans traitement antithrombotique, est de l'ordre de 5 %. Elle est nettement majorée lorsque la fibrillation auriculaire est associée à une valvulopathie, en particulier le rétrécissement mitral. Inversement, le risque d'accident vasculaire cérébral est faible (, 2 % par an) chez les patients de moins de 60 ans, sans autre anomalie cardiaque (fibrillation auriculaire isolée). L'analyse cumulative des données fournies par les essais prospectifs récemment conduits [85] met en évidence 4 facteurs de risque indépendants : les antécédents d'accident vasculaire cérébral ou d'accident ischémique transitoire (risque relatif de 2,5), le diabète (risque relatif de 1,7), l'hypertension artérielle (risque relatif de 1,6) et l'âge (risque relatif de 1,4). En l'absence de ces facteurs, le risque annuel d'accident embolique est de 1 % chez un sujet de moins de 65 ans. L'insuffisance cardiaque congestive, l'angine de poitrine, un antécédent d'infarctus, ne sont pas des facteurs de risque indépendants mais multiplient le risque par 3. La majorité ([86] mais non la totalité [87]) des études suggère en outre que les patients hyperthyroïdiens en fibrillation auriculaire sont exposés à un risque élevé d'accident embolique. Enfin, une dilatation de l'oreillette gauche (diamètre supérieur à 2,5 cm/m2) et une atteinte de la fonction ventriculaire gauche seraient également des facteurs prédictifs indépendants du risque d'accident embolique [88].

Traitement par antivitamines K dans la fibrillation auriculaire

Ces dernières années, plusieurs essais randomisés évaluant les antithrombotiques dans la prévention primaires des accidents thrombo-embolique des fibrillations non valvulaires ont été publiés [89-95] (6 études de niveau I, une étude de niveau II). Certains ont été interrompus en cours d'étude car les anticoagulants oraux représentés par la warfarine ont montré une supériorité par rapport à l'aspirine à doses antiagrégeantes plaquettaires et au placebo. Dans l'étude SPAF III [95], la warfarine à doses adaptées pour maintenir l'INR entre 2 et 3 s'est avérée nettement supérieure à l'association warfarine à faible dose (INR entre 1,2 et 1,5) et aspirine 325 mg/j. Une étude récente cas-témoins [96] suggère qu'un INR inférieur à 2 est inefficace et que le risque hémorragique croît de façon très marquée au-dessus de 4.

Les anticoagulants oraux sont fortement recommandés chez les patients en fibrillation auriculaire chronique ou paroxystique, en l'absence de contre-indication chez les patients de plus de 75 ans. L'INR recommandé doit être compris entre 2 et 3 % [96, 97] (recommandation de grade A, niveau I). Compte tenu du risque hémorragique accru chez le sujet âgé, il est souhaitable de viser un INR plus près de 2 que de 3.

Chez les patients entre 65 et 75 ans, sans facteur de risque de thrombose associée (antécédent d'accident vasculaire cérébral, coronaropathie, insuffisance cardiaque, hypertension artérielle, diabète (recommandation de grade A, niveau I), valvulopathie, hyperthyroïdie (recommandation de grade C, niveau 3), le bénéfice des anticoagulants est réel mais faible. Le traitement peut alors recourir, soit à l'aspirine, soit aux antivitamines K. En cas de facteur de risque de thrombose associé, les antivitamines K sont recommandées, avec un INR compris entre 2 et 3.

Les patients de moins de 65 ans dont la fibrillation auriculaire est sans facteur de risque de thrombose associé ne tirent pas un bénéfice du traitement par antivitamines K supérieur à celui par aspirine. Par contre, en cas de facteurs de risque de thrombose, ils doivent être traités par antivitamines K.

En cas de contre-indication aux anticoagulants, il sera prescrit de l'aspirine à la dose de 325 mg/j (recommandation de grade A).

Les anticoagulants oraux sont également recommandés (INR entre 2 et 3) chez les patients en fibrillation auriculaire ayant présenté un accident vasculaire ischémique cérébral (recommandation de grade A) [98]. Le délai à respecter entre l'accident et l'instauration du traitement reste débattu.

Le risque du traitement par antivitamines K à ce niveau d'INR est une incidence annuelle d'environ 3 % patients/années d'hémorragies graves et de 0,3 à 0,5 % patients/années d'hémorragies mortelles [99].

Régularisation du rythme
Il est fortement recommandé de prescrire des anticoagulants au moins trois semaines avant une cardioversion électrique ou médicamenteuse si la fibrillation auriculaire évolue depuis plus de deux jours (recommandation de grade C). Ils seront poursuivis au moins quatre semaines après le rétablissement du rythme sinusal. L'INR recommandé doit être compris entre 2 et 3 [97].

Dans la mesure où les thrombus auriculaires responsables des embolies périphériques sont détectés avec une très bonne sensibilité par l'échographie cardiaque transœsophagienne, certains auteurs estiment qu'une anticoagulation prolongée préalable à la cardioversion n'est pas nécessaire en cas d'absence de thrombus à l'échographie transœsophagienne [100]. Cette attitude est néanmoins controversée, notamment parce que l'absence de détection d'un thrombus n'a pas une valeur prédictive négative parfaite et parce que la restauration de l'activité contractile auriculaire peut être retardée par rapport au retour en rythme sinusal, exposant à un risque d'embolie au décours de la régularisation [101]. Une anticoagulation à doses efficaces reste indispensable avant la cardioversion et au moins quatre semaines après le rétablissement du rythme sinusal.

TRAITEMENT ANTICOAGULANT ET CARDIOPATHIES ISCHÉMIQUES

Il n'y a pas d'indication systématique à l'emploi des antivitamines K dans les cardiopathies ischémiques. Leur indication est fonction du tableau clinique.

Angor stable

Dans l'angor stable, peu de données suggèrent un bénéfice des antivitamines K au long cours. Il existerait un possible effet bénéfique chez les patients ayant un angor stable et des artères coronaires ectasiques à la coronarographie (recommandation de grade C).

Après un pontage aorto-coronaire

Un traitement simple par antiagrégeants plaquettaires semble réduire efficacement le risque d'occlusion des pontages veineux saphènes (recommandation de grade A, études de niveau I). Une seule étude suggère une supériorité des antivitamines K au long cours sur les antiagrégeants plaquettaires [102]. Le traitement par antivitamines K, s'il est commencé le lendemain de l'intervention, semble équivalent au traitement par aspirine ou aspirine plus dipyridamole, mais n'apporte pas de bénéfice supplémentaire ([103-106] études de niveau I).

Dans le cas des patients n'ayant que des greffons artériels, aucune étude n'a montré de bénéfice (en termes de perméabilité) d'un traitement antiagrégeant plaquettaire et a fortiori d'un traitement par antivitamines K.

Après infarctus du myocarde

Patients à risque
Dans les semaines suivant l'infarctus, il pourrait y avoir un bénéfice à une prescription large des antivitamines K. Ce bénéfice serait particulièrement marqué chez les patients présentant une ou plusieurs des caractéristiques suivantes : infarctus antérieur étendu (où la fréquence des thromboses murales est élevée) [107], anévrisme ventriculaire gauche, dysfonction ventriculaire gauche sévère, antécédent d'embolie pulmonaire ou systémique, fibrillation auriculaire. Chez ces patients présentant un risque d'accident thrombo-embolique, la prescription au long cours d'antivitamines K après l'infarctus est légitime, à ses conditions habituelles. En l'absence d'étude déterminant l'INR optimal, un INR de 2 à 3 est recommandé.

Prescription systématique
L'intérêt de l'utilisation systématique des antivitamines K au long cours après infarctus reste très discuté. Après de nombreuses études contradictoires, il existe une série de données concordantes pour suggérer un bénéfice des antivitamines K au long cours en terme de réduction de la mortalité et de réduction des récidives d'infarctus [108-113]. Trois études randomisées prospectives ont établi un bénéfice pour des INR efficaces compris entre 2,7 et 4,8 [111-113]. Néanmoins, en raison des difficultés du suivi d'une anticoagulation systématique et des risques hémorragiques [accroissement des accidents hémorragiques cérébraux et digestifs (1,5 % patients/année)], ce traitement n'est pas largement appliqué, d'autant qu'il n'a pas fait l'objet de comparaisons rigoureuses concluantes avec l'aspirine. L'étude APRICOT a comparé aspirine, warfarine et placebo après thrombolyse pour infarctus et semble plutôt suggérer la supériorité de l'aspirine [114]. Dans l'attente des résultats des études CARS, OASIS, CHAMP et WARIS-2, il n'y a pas d'argument permettant de trancher formellement. Il est possible que la combinaison aspirine et antivitamines K à faible dose soit bénéfique, bien que cela n'ait pas été confirmé par les résultats préliminaires de l'étude CARS.

Cardiologie interventionnelle
Il n'y a pas d'indication validée à de l'utilisation des antivitamines K après angioplastie coronaire transluminale par ballonnet. Lorsque l'angioplastie comporte la mise en place d'une endoprothèse coronaire, il existe un risque élevé de thrombose aiguë ou subaiguë qui avait conduit à une utilisation large des antivitamines K pendant 3 mois. Néanmoins, les résultats obtenus par l'association de médicaments antiplaquettaires (aspirine et ticlopidine) démontrent que les antivitamines K sont à la fois probablement inutiles et responsables d'un risque accru d'accidents hémorragiques [115].

MYOCARDIOPATHIES DILATÉES

La prévalence des thrombus pariétaux ventriculaires droits et gauches est élevée [116], et le risque d'embolie systémique relativement élevé (favorisé par la stase et l'hypokinésie). Il est estimé à 3,5 % par an en l'absence d'anticoagulants. Néanmoins, la prescription systématique d'antivitamines K, même avec un INR faible, reste discutée [117] et justifierait une étude prospective randomisée contre placebo. Elle est cependant impérative en cas de fibrillation auriculaire associée, du fait de la majoration considérable du risque embolique [118].

ARTÉRIOPATHIES DES MEMBRES INFÉRIEURS

La place du traitement anticoagulant oral dans le traitement des artériopathies des membres inférieurs n'est pas établie. Compte tenu de la forte morbi-mortalité cardiaque et cérébrovasculaire des patients souffrant d'artériopathie des membres inférieurs, la prescription large d'antiagrégeants plaquettaires est logique.

Le bénéfice de la prescription systématique des antivitamines K après pontage fémoro-poplité n'est pas démontré [119]. Il n'y a pas non plus de bénéfice du traitement anticoagulant au long cours après la chirurgie des grosses artères (. 6 mm) (recommandation de grade C) [120]. Il pourrait exister des sous-groupes de patients particulièrement graves chez lesquels, après une chirurgie distale, ou après une thrombose de greffon, les antivitamines K seraient bénéfiques, seuls [121] ou associés à l'aspirine [122].

Après une embolie artérielle, en relais du traitement par l'héparine, un traitement par antivitamines K au long cours réduit substantiellement (d'environ 75 %) le risque de récidive (recommandation de grade C) [123, 124].

TRAITEMENT ANTICOAGULANT ET GROSSESSE

Le recours au traitement anticoagulant peut être imposé pendant la grossesse dans diverses circonstances : prévention et traitement des thromboses veineuses et embolies pulmonaires ; prévention du risque thrombo-embolique lié à l'existence d'une cardiopathie avec fibrillation auriculaire, d'une oreillette gauche dilatée (. 50 mm), d'antécédents emboliques, d'un contraste spontané intra-atrial, d'une thrombose intra-atriale ou intra-auriculaire, ou d'une prothèse valvulaire mécanique, cette dernière situation étant de loin la plus fréquente [125] et la plus difficile à « gérer ».

L'utilisation des antivitamines K durant le 1er trimestre de la grossesse comporte un risque inférieur à 5 % [126-128] d'embryopathie coumarinique (surtout de la 6e à la 12e semaine d'aménorrhée) et majore le risque d'avortement (, 20 % [126]). Durant les 2e et 3e trimestres, le risque existe d'une hypocoagulabilité fœtale excessive, responsable d'anomalies cérébrales fœtales, très rares [126] et de morts fœtales in utero (14 % [126]). Le risque fœtal pourrait être lié à l'utilisation de fortes doses d'antivitamines K.

L'héparine ne traversant pas le placenta, le risque d'embryopathie est nul, mais le risque de mort in utero et de prématurité est élevé [127, 129]. Les difficultés liées à l'administration parentérale de l'héparine et au contrôle de son efficacité expliquent la fréquence des accidents thrombo-emboliques et hémorragiques observés chez les porteuses de prothèses valvulaires soumises à un traitement prolongé par l'héparine [127, 128, 130]. Le risque d'ostéoporose ou d'autres complications induites par l'utilisation prolongée d'héparine sous-cutanée (telles que la thrombopénie) a conduit à réserver ce mode d'anticoagulation à des périodes de temps bien limitées, telles que celles convenant à la prévention et au traitement des thromboses veineuses, ou à l'interruption momentanée des antivitamines K. Les héparines de bas poids moléculaire pourraient permettre de limiter le risque de thrombopénie et d'ostéoporose et assurer une meilleure stabilité du traitement que l'héparine non fractionnée [131-133]. Néanmoins, aucune étude n'est disponible pour valider une recommandation d'utilisation des héparines de bas poids moléculaire en dehors d'un registre portant sur 644 grossesses dans 87 centres dont les résultats sont encourageants en termes de sécurité pour la mère et l'enfant [134]. Si les héparines de bas poids moléculaire devaient être employées, l'administration devait se faire en deux injections sous-cutanées par jour à posologie curative, avec un contrôle de l'activité anti-Xa en début de traitement pour atteindre 0,5 à 1 unité anti-Xa.

D'une façon générale, bien que les données actuellement disponibles concernent surtout des études prospectives de taille limitée, il faut reconnaître que l'incidence de complications graves paraît nettement plus rare sous antivitamines K que sous héparine. Dans une étude rétrospective française [127], les complications thrombo-emboliques étaient 4 fois plus fréquentes chez les porteuses de prothèse valvulaires mécaniques sous héparine que sous antivitamines K. Ces données sont concordantes avec celles d'une étude britannique récente [135] et conduisent certains auteurs européens, contrairement aux recommandations américaines, à privilégier la poursuite du traitement par antivitamines K pendant toute la grossesse jusqu'à la 38e semaine plutôt que de réaliser le classique relais par héparine au 1er trimestre [136].

En l'absence d'étude prospective rigoureuse, deux modalités de traitement anticoagulant durant les 3 premiers mois de la grossesse peuvent être proposées chez la femme enceinte porteuse d'une prothèse valvulaire mécanique : le choix sera fait après concertation entre le cardiologue, le gynécologue, et la patiente parfaitement informée des risques et avantages de l'une et de l'autre [130] :

  • ou bien, afin d'éviter tout risque d'embryopathie, l'héparine sera substituée aux antivitamines K pendant le 1er trimestre de la grossesse (ou au moins de la 6e à la 12e semaine d'aménorrhée) : on préférera l'administration d'héparine sous-cutanée à la dose moyenne de 250 unités/kg, 2 fois par jour, avec taux de céphaline activée atteignant 2 fois le temps normal 6 heures après l'injection ;
  • ou bien les antivitamines K seront poursuivies pendant toute la grossesse, jusqu'à la 36e semaine d'aménorrhée, l'INR étant maintenu entre 2 et 3.

Dans tous les cas, l'héparine intraveineuse est substituée aux antivitamines K à partir de la 36e semaine d'aménorrhée, la patiente étant hospitalisée à partir de ce moment. L'héparine est suspendue au début du travail et reprise 6 à 12 heures après la délivrance, les antivitamines K étant reprises 3 à 6 jours après l'accouchement.

Les antivitamines K peuvent être administrées en post-partum car (au moins dans le cas de la warfarine), le métabolite excrété dans le lait maternel n'est pas anticoagulant [137].

Ont participé à la rédaction de ce document : Le Groupe Thrombose de la Société française de cardiologie.
Rédacteurs : P.G. Steg, P.L. Michel, G. Helft, L. Maillard, L. Guize, E. Ferrari, A. Barrillon.
Représentant du Groupe de réflexion et d'éthique : G. Nicolas.
Groupe de lecture (par ordre alphabétique) : J.P. Bassand, M.E. Bertrand, M. Brochier, J.P. Broustet, J.P. Delahaye, C. Gohlke-Barwolf, C. Guérot, M. Komajda, J.M. Lablanche, T. Lecompte, M.M. Samama, R. Slama.
Degré d'évidence et niveaux de validité